A contre-courant : un « Into the wild » à la française ?

J’ai mis un certain temps à visionner le film d’Hugo et Geoffray, A contre-courant. Ne possédant pas de lecteur DVD, j’ai dû attendre le privilège d’une projection un peu privée du film.

Je n’ai pas été déçu.

Passons sur la qualité technique, le jeu des acteurs, la pêche, etc., dont soit je ne sais rien soit je me fous, et venons-en directement à ce qui m’intéresse.

Beaucoup d’entre vous connaissent le film Into the wild. Si vous ne l’avez pas vu, il serait temps d’y penser. On peut parler là d’un classique. Le film d’Escape Feeling fait irrépressiblement penser à celui de Sean Penn, et ce n’est à mon avis pas hasardeux.

on-s-en-fish-galerie-escape-feeling-projet-film-a-contre-courant_5Mais, remarque préliminaire, Into the wild n’est pas exactement mon film préféré. Je reste le plus souvent assez hermétique aux postures mystiques relatives à la nature. J’ai déjà eu l’occasion de m’exprimer à ce sujet, mais même admis qu’il existât quelque chose comme la Nature, je doute fortement que quiconque pût dire quelque chose à son sujet. Si par exemple vous dîtes que l’homosexualité est contre-nature, vous vous trompez tout en confessant quelque chose sur votre propre homophobie, forcément culturelle.

Reste que le propos sur la nature est une composante essentielle d’un discours qui veut dominer : il cherche à naturaliser ses préjugés. C’est pourquoi, il me semble, la bourgeoisie est toujours plus encline à s’intéresser à la Nature, entendu qu’à travers elle c’est tout autre chose qui l’intéresse. Par exemple, mon frère, qui est un généticien, a toujours défendu la thèse de la préférence génétique — ce qui m’a toujours fait marrer.

Pour en revenir au cinéma, il m’a toujours semblé que parmi mes 17311013_1276474702440483_2169624173953127034_opropres amis, les plus impressionnés par Into the wild sont précisément ceux issus de la bourgeoisie. Pour ma part, le film m’a d’abord conduit à un genre de sidération : comment être obsédé, fasciné et comme habité par l’argent, au point de brûler des billets et de fuir vers un monde où il n’y a pas d’argent ? Pour moi, c’était déjà un problème de riche. Je ne me sentais d’emblée par concerné par le film. Pour le dire autrement, dans la vie il y a ceux qui ont des problèmes d’argent, et ceux qui ont des problèmes avec l’argent. Mais pour avoir un problème avec l’argent il faut avoir de l’argent !

Mais je caricature, je moque… vous connaissez mes défauts.

Reste que A contre-courant est bien un genre d’Into the wild à la française. Un Into the wild… en moins con — pour le dire abruptement. Ici, pas de gosse de riche en manque de vertige métaphysique, mais un simple ipster, un gamin des classes moyennes en crise existentielle réfléchie, qui décide de prendre un peu de recul.

Sartres disait que la liberté, c’est ce que nous faisons de ce que les autres veulent faire de nous. Il y a un schéma de vie mieux imposé qu’il semble mieux naturel, et qui veut qu’on vive en couple, qu’on trouve un travail, qu’on accomplisse un certain nombre de corvées familiales, qu’on s’aménage des plaisirs consuméristes dans un espace-temps prévu pour cela, etc. Puis vient la question : pourquoi ? Pour le héros, et parce que la réponse ne vient pas (ne vient pas aussi naturellement qu’on pourrait le croire) la décision est prise de différer son assentiment à cette vie-là. Ce sera une session monstre, une session dont la fin ne cesse d’être remise à plus tard.

Vers le milieu du récit — et tout ce que j’ai écrit précédemment ne menait qu’à cette étape — Geoffray reçoit la visite d’un ami. Celui-ci est porteur d’un message. Il se fait même en un sens le porte-parole de la société. Or, l’échange ne véhicule aucun argument de naturalisation. Le dialogue esquisse des positions, jusqu’à cette simple phrase clef-de-voûte : « je change de poste quand je veux ».

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La phrase est à double sens, sans doute à l’insu des scénaristes. Elle pose l’ambivalence de tout discours sur la nature : le poste, c’est d’abord bien sûr là où s’effectue une observation, mais par ailleurs changer de poste de pêche, changer de poste de travail, serait la même chose si les deux mobilités étaient identiques. La première est une authentique liberté : Geoffray peut bien plier ses cannes et partir mille kilomètres plus loin. La seconde est un asservissement : vous n’êtes plus mobiles dans le monde du travail qu’à mesure de la liquidité même du capital. Où l’on voit que nomadisme et mobilité sont différents. Le nomadisme est toujours exploration d’un territoire, disait Deleuze ; la mobilité est déterritorialisation sans reterritorialisation. Qu’est-ce alors qu’être libre dans ce contexte ? Et la vie de couple elle-même ? Est-on vraiment plus libre de multiplier les monogamies successives ou est-ce une nécessité imposée par la mobilité du poste (de travail) ? Celui-là qui vient rappeler les règles de la société à Geoffray n’exprime-t-il pas les contradictions mêmes de celle-ci ?

Ce film, A contre-courant, rejoint pour moi un certain nombre de travaux en sociologies, dont ceux de mon ami Frédéric Roux. Au-delà du fait que l’on sait que l’on commence à détester son travail vers trente-cinq ans, Frédéric Roux a montré que le profil du pêcheur français était celui d’un actif de trente à quarante ans qui éprouve soudain dans sa vie le besoin d’une parenthèse et d’une respiration loin du travail et de la vie de famille, qui peuvent être également étouffants.

De même, ce récit d’un carpiste qui laisse enfler son désir d’échappée-belle jusqu’à l’extrême, évoque de nombreux souvenirs d’amis carpistes qui se sont résolument marginalisés, voire clochardisés pour elle. On a ainsi pu voir de jeunes adultes abandonner leur travail et toute vie sociale pour littéralement vivre plus de la moitié de l’année au bord de l’eau, sous tente, à traquer des carpes. Pour faire une formule, ces jeunes ne se dé-sociabilisaient pas tant pour pêcher qu’ils pêchaient pour accompagner leur marginalisation. Ils pouvaient ainsi formellement retourner chez leurs parents sans y revenir physiquement : quand on est carpiste, dormir dans sa voiture ou vivre sous une toile de tente avec quelques euros en poche et une paume de drogues douces, sauter des repas et se passer d’hygiène n’est pas une paupérisation, puisque c’est ainsi que la pêche de la carpe est pratiquée partout, et par tous. Le fameux retour à la nature imaginée par de nombreux carpistes est en réalité et en tout point plus proche d’un simulacre de clochardisation sans stigmate. Pourquoi cette tentation ?

Il y a un autre passage du film qui pose pour moi clairement ce problème : on y voit Benjamin Balme recueillir en stop Geoffray, qu’il reconnaît immédiatement à son barda comme un pêcheur, et même un carpiste. Il me semble que c’est un point important : alors que la société est de plus en plus chiche en reconnaissance, et que cette reconnaissance est de plus en plus adossée à une compétition impitoyable qui exclut mille pour reconnaître un, il vous suffit de chausser des bottes et de vous saisir d’une canne, pour être reconnu par les autres pêcheurs comme un des leurs. C’est pourquoi je vois en ce Into the wild à la française le meilleur film de pêche jamais réalisé et un authentique film — tout court.

A contre-courant

Escape Feeling Media Production – 2008

Pour commander le film c’est ici.

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